L'Ange et Luce

« Et toi, déjà, déjà tu tangues au flux et reflux des marées ». Sans bien savoir pourquoi, elle a cet extrait de la chanson de Gainsbourg dans la tête depuis qu’elle a quitté l’appartement, à cinq heures et demie. La chanson est gravée sur l’album appelé « Love on The Beat », celui où l’auteur est habillé et maquillé en femme. Elle n’a pas pu s’empêcher de fredonner cette phrase, toujours la même, en ouvrant le coffre de la voiture pour y glisser ses bagages, puis tout au long du trajet. Lancinant. Leitmotiv. Elle n’a pourtant pas l’impression de tanguer, au contraire. Pour la première fois de sa vie peut-être, elle est sûre. D’elle. De ce qu’elle fait. De l’endroit où elle est. De l’heure qu’il est. La seule chose qu’elle ne sache pas, c’est ce qui va arriver dans les heures à venir. Et elle n’a pas envie de le savoir. C’est nouveau, pour elle. D’avoir envie de ne pas savoir. De se laisser porter. Emporter.

 

Un coup d’œil sur la grosse horloge centrale. Sept heures dix. Le train est annoncé pour sept heures quarante-deux. Une grosse demie-heure encore. Elle a coincé sa petite valise à ses pieds. Elle pivote. 360°. Elle ne distingue rien de particulier. Tout est normal. Autour d’elle, des matinaux que le prochain train emportera vers l’usine, le bureau, l’agence, une autre gare, un autre hasard. Ils sont gris. Ternes. Uniformes. Blasés. Ils ploient. Ils se sont résignés. Leurs yeux regardent dans le vague. Figés. Hébétés. Abrutis. Affaissés. Silencieux. Des ombres, avec des gouttes de sommeil qui perlent aux paupières. Ils meurent d’envie de ne pas être là. Elle, elle jubile. Intérieurement, elle jubile. Elle a toujours eu le triomphe sobre. La victoire modeste. Ils voudraient pouvoir rester au fond de leur lit. Ils sont plantés là, comme des statues, à attendre comme s’ils attendaient la mort. Elle frissonne. En se disant qu’elle aurait pu être comme eux. Ils voudraient pouvoir ne plus voir ce qu’elle voit. Et elle, elle se régale. Elle glisse la main dans son sac. Elle n’a pas oublié son billet. Elle soupire. S’apaise. Elle n’a pas besoin de se dire que tout va bien. Elle le sait.

 

Quand elle est partie, il faisait nuit noire. En temps normal, elle préfère éviter de conduire la nuit. Une centaine de kilomètres à parcourir, avant d’apercevoir le fronton massif de la gare. Elle a vu défiler le gros premier tiers de sa vie en même temps que les lignes blanches continues sur la route. Elle n’a pas fléchi. Jamais elle n’a été tentée de faire demi-tour. Flash-back intégral, en un peu plus d’une heure. Dans la voiture, pas de musique. Elle. Elle seulement. Elle, avec elle. Et avec ses fantômes. Ils n’avaient plus rien d’effrayant. Elle a su les tenir à distance. En respect. Elle en est presque fière. C’est bien la première fois. Monsieur l’auteur de ses jours, qui n’a rien écrit d’autre, et Madame, son petit frère qui n’est plus vraiment petit, ses sœurs, ses neveu et nièce. Elle laisse tout. Ses vivants. Et ses morts. C’est comme ça. Quand elle est partie, elle a choisi de ne pas se retourner. La porte de l’appartement est verrouillée. Elle n’y reviendra pas. Elle en est convaincue. Elle s’est arrêtée devant la boîte aux lettres de son propriétaire, pour lui laisser son dernier loyer. Dans une enveloppe cachetée. Avec le trousseau de clés, elle a griffonné quelques mots, à la hâte : « Faites ce que vous voulez des meubles, des vêtements et du reste. Donnez-les à une œuvre ». Elle n’en a plus besoin. Il ne saura pas où elle est. Personne ne le sait. Pas un mot non plus à ses proches, ni à ses amis. Rien. En quittant son bureau hier soir, elle a salué ses collègues de la même façon que les autres soirs. A demain, tout le monde. Et ce demain, c’est aujourd’hui. Elle ne sera pas là. Elle a laissé Monsieur à sa voisine de palier, avec cinq kilos de croquettes. Sans regrets. Que faire d’un chat, quand on s’en va vers son destin ? Rien. Elle voudrait que le train soit déjà entré en gare. La voix, précédée de ce petit interlude musical ridicule, dans les haut-parleurs, ne l’a pas encore annoncé. Elle voudrait fumer une cigarette. C’est interdit, même sur les quais. Depuis quand, elle ne sait pas, mais c’est interdit. Elle essaie de penser à autre chose, à son petit-déjeuner qui s’enfuit déjà parce qu’elle l’a pris trop tôt, beaucoup plus tôt qu’à l’accoutumée. C’est pire. Quand elle pense qu’elle a faim. C’est pire. Mâchonner une gomme, pour tromper l’ennemi ? Pas son style. Elle ose la cigarette. Nouveau regard circulaire. Pas de contrôleur en vue. De toute façon, elle la finira quand-même. Elle ne sait pas quand elle pourra en reprendre une. Cliquetis familier du briquet dont la pierre roule entre ses doigts. Elle savoure.

 

La voix de la S.N.C.F., soudain, la tire de sa rêverie. « Le train Corail numéro 35716, à destination de …, va entrer en gare. Veuillez vous éloigner de la bordure du quai. » Elle n’a pas besoin de vérifier sur le panneau lumineux. Elle sait que c’est le sien. Mécaniquement, elle fait deux pas en arrière. La voix a dit … Elle en profite pour piétiner son mégot. C’est maladif, chez elle. Il faut qu’elle soit sûre que rien ne brûle, derrière elle. Elle sourit en même temps de l’émouvante ponctualité des chemins de fer français. Pas si fréquent. L’écran de son portable lui donne raison. Sept heures trente-huit. Rien à dire. Dehors ? Il doit pleuvoir. Elle aime tant ça, qu’il pleuve, qu’elle ne peut pas concevoir qu’il en soit autrement. La manière du ciel de saluer son départ. Le jour n’est pas levé. Normal, pour un 12 janvier. Elle regarde les voyageurs qui la précèdent prendre place. Ce n’est pas sa valise qui va l’encombrer, ni la retarder. Et comme elle est plutôt polie, elle cède le passage à une vieille dame qui a du mal à se hisser sur le marchepied avec son chargement. Elle se demande qui attend sa venue ? Quelques petits-enfants qu’elle n’aura pas pu gâter à Noël ? Cette idée lui plaît bien. Son dernier rendez-vous galant, sa dernière histoire d’amour peut-être, avant le cimetière ? Et pourquoi pas ? Un éminent cardiologue de la ville qui va lui dire, dans quelques heures, qu’elle n’en a plus pour très longtemps ? Cette hypothèse la laisse songeuse … Et si elle aussi, bientôt, devait apprendre que sa fin est programmée, de la bouche d’un inconnu caché derrière sa blouse blanche, que la mort n’émeut plus ?

 

C’est un sifflet strident et bref qui, encore une fois, la sort de ses pensées. Voilà. C’est presque fait. Inc’h Allah. Que Dieu le veuille, pour une fois. Ca l’arrangerait. Elle pénètre à son tour dans le ventre de celui qui l’emmènera, et sa valise, en position « roulettes », la suit. Docile. Pas de place attribuée. Pas grave. Ces trains matinaux ne sont pas très fréquentés. Ca devrait l’inquiéter. Ca ne l’inquiète pas. Une ombre, coiffée d’une casquette bleu sombre, court le long du quai. L’agent doit vérifier que rien ne traîne derrière ceux qui partent, avant d’adresser un signe au conducteur, pour qu’il lance la fermeture automatique des portes. Elle est toujours debout, au milieu du couloir, son bagage à la main. Ouf. Il reste une place, au fond, là, côté fenêtre. Son préféré. On prend le paysage à contresens, côté fenêtre. C’est mieux. C’est plus rigolo. On fait la nique aux convenances. Aux obligations. Aux devoirs. Au quotidien. Plus rien n’a de sens. En s’installant, elle se dit qu’elle est juste en train de réussir un hold-up monumental. Le cambriolage du siècle. Majeure. Libre. Elle rougit de son audace. Sans contrainte. Légère. Aérienne. C’est exactement comme cela qu’elle se sent, quand le train s’ébranle et commence à glisser sur ses rails. Elle pose son sac à main sur le fauteuil de gauche, pour en sortir son billet. Et son livre. Elle part. Avec la voix si particulière de Gainsbourg, dans les oreilles : « Et toi déjà, déjà tu tangues au flux et reflux des marées ». Pourquoi ce refrain ne l’a-t-il pas quittée, depuis son réveil ?

 

Elle était lasse. De tout. Des habitudes, surtout. De croiser toujours les mêmes visages, à la même heure ou à peu près, au même endroit. De leur adresser toujours les mêmes mots de politesse. De se lever chaque matin de la semaine en tombant immanquablement sur la même phrase à la radio : « C’est maintenant l’heure de l’horoscope d’Elisabeth T. Amis Bélier, votre journée est placée sous le signe … ». De répéter les mêmes gestes, sept heures et demie –théoriques, contractuelles - par jour, du lundi au vendredi, et un samedi matin sur cinq en prime. De trier. De classer. D’enregistrer. Les bonnes nouvelles comme les mauvaises. Les permis de construire et les récriminations. D’engranger. Les félicitations comme les coups de gueule. De sa hiérarchie. De ranger ses crayons, toujours dans le même ordre, dans leur pot en plastique d’un marron automnal. Il y a dix jours, pendant qu’on fêtait Odilon pour se remettre des ripailles honteuses du Jour de l’An, elle a eu l’IDEE. De tirer sa révérence. De tout laisser tomber. L’océan, qu’elle aime tant. La routine. Ses rituels rassurants. Elle a ressenti comme un appel. L’appel du large. Dans tous les sens du terme. Comme d’autres entendent un jour l’appel du bon Dieu auquel ils croient. Ils ont le droit. De croire en Dieu. Pas elle. Au large. Comme on dirait au secours. De l’air. Alors elle s’en va. Elle a le droit. Elle ne doit rien. A personne. Sauf à elle-même. Elle se doit d’essayer. Pour être sûre qu’elle en est capable. Elle n’a rien à prouver. Sauf à elle-même. Elle veut se prouver qu’elle peut. Elle a déposé, un soir, son testament en l’étude de Maître E., le notaire du coin. Respectable et respecté, le notaire. Très favorablement connu. Estimé. Réputé pour son professionnalisme. Une personnalité. Sous pli scellé. Elle aime beaucoup le beau timbre rouge de cire, qui vient clore tous les secrets du monde en cercles irréguliers. Au cas où. L’héritage ? Rien. Ou pas grand-chose. Pas de cadeau empoisonné, en tout cas. Pas son style. Tout est en ordre. Ils verront bien … Ils risquent d’être fort déçus. Elle s’en fout. Comme de son premier stylo-plume. Elle a laissé l’IDEE grandir en elle. Elle fait ça, à chaque fois qu’elle a une décision importante à prendre. Elle la laisse d’abord se reposer. Et puis elle y revient. La réveille. Plus elle y réfléchissait, et plus l’IDEE s’imposait comme la seule issue possible. Alors elle s’en va. C’est tout. C’est monstrueux.

 

Jusqu’à hier soir, elle a eu la tête ailleurs. Tout le temps. Elle souriait du matin au soir, quoi qu’il se passe. Elle aurait pu passer pour l’idiote du village, toujours ravie. Elle est peut-être passée pour l’idiote du village. Ses collègues l’ont trouvée lumineuse. Compliment. Elle a compris que le reste du temps elle est terne, à leurs yeux. Ils n’ont jamais dit transparente, mais elle a entendu « terne ». C’est pire. Elle n’a pas expliqué. Ils n’auraient pas compris. Ils n’ont pas besoin de savoir. Comment leur dire ? Et pourquoi ? La décision lui appartient. Si elle se déçoit, ce sont ses doigts qu’elle mordra. Pas les leurs. Si elle se déçoit, elle doute qu’ils soient là pour la consoler. Elle ne leur demanderait d’ailleurs pas. Elle ne s’en reconnaît pas le droit. « Mesdames et Messieurs, bonjour. La S.N.C.F. vous souhaite la bienvenue à bord du train Corail numéro 35716, à destination de … Il desservira les gares de …., ….., …., et …. » Il a une jolie voix, le chef de train. Grave. Profonde. Posée. Ce voyage-là va la pousser beaucoup plus loin que la géographie. Elle en est convaincue. Ce sont ses propres limites qu’elle est venue chercher. Peuvent-elles être déterminées par un kilométrage, par la distance qu’on décide de mettre entre soi et les autres ? Non, bien sûr. Elle croit savoir cela mieux que personne. Elle hésite un instant sur ce qu’elle va faire, dans l’immédiat : Elle a un livre à terminer, mais aussi une nuit à finir. Dilemme cornélien. La culture, ou le sommeil ? Elle fouille à deux mains dans son sac, extirpe son bouquin, glisse son billet dans l’une des pages centrales, en prenant le soin d’en laisser dépasser une extrémité. Elle peut s’endormir en lisant. Si le contrôleur arrive, elle n’aura pas grand-chose à faire. Ces contrôleurs, quand-même … Ils n’arrivent presque jamais quand on les attend. Pour mieux surprendre les fraudeurs ? Le convoi a trouvé sa vitesse de croisière. Et elle ? Elle déjà, déjà elle « tangue, au flux et reflux des marées ».

Quoi ? Par qui ?

Blogimat

  • Flux RSS des articles

Vous dites ...

C'est ki k'écrit ?

Passe le temps

Décembre 2009
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés