Dix heures viennent de sonner. L'Embrun a le nez dans la bière, déjà. Encore. L'Embrun a toujours le nez dans la bière, depuis que
l'Embrune a pris le large avec leur mousse. Macha, la taulière, ne fait pas, ne fait plus attention à lui depuis bien longtemps. Elle brasse. L'air, la poussière, les mots. Son client fait partie
des meubles du troquet. Pas très flatteur pour lui. Macha s'en fout comme de sa première plonge. Pensez, elle a repris le gourbi à la mort de sa mère, alors ... sa première plonge, elle est loin.
Comme la première cuite de l'Embrun. L'Albatros. En voilà, un joli nom, pour un estaminet de folklore ...
"Tiens, v'là Monsieur bonnes-nouvelles !"
qu'elle lance, la patronne, comme tous les matins à la même heure. Pour rompre le silence, et pour saluer le facteur.
"Qu'est-ce que tu m'amènes, encore ? Des factures ? Tu sais bien que j'peux pas les payer, pourtant ! T'en fais exprès pour m'agacer, faut croire." Le facteur transpire
déjà sous sa casquette bleue et jaune. Ce n'est que le début de sa tournée, il la commence invariablement par le bourg. Et là, il voudrait juste faire ce pour quoi il est (mal) payé, à savoir
déposer le courrier sur le comptoir, et aller voir le voisinage. Macha en a décidé autrement, comme tous les matins à la même heure.
"Un p'tit blanc pour toi, Lucien. T'as la côte du Loc'h, à monter, pour filer jusque chez la vieille Prudence. La voilà, ta vitamine ! Et ça, c'est légal, petit." Il en
pose sa casquette, le facteur. Il en hausse les épaules.
"Foutue sacoche ! Savent pas ce qu'elle pèse, celle-là, quand on n'a plus vingt ans ... S'en foutent ! Tu parles ..." Lucien ? Il ne sait rien faire d'autre que grommeler. On dirait
qu'il n'a fait que ça, depuis qu'il est venu au monde. C'est comme qui dirait sa marque de fabrique. S'il ne ronchonne pas au moins une fois dans la journée, c'est signe de pluie. Tout le monde
le sait, ici. Alors, du moment que Lucien a grogné, ils sont bêtement soulagés. Les cons !
"Si tu montes chez la Prudence et que tu la vois raide, appelle Monsieur le Maire et Monsieur le curé, Lucien. Elle n'était pas vaillante, dimanche dernier, alors ... comme ces vieux sont
vraiment capables de tout ...", qu'elle jette, Macha, en retirant son dixième verre de l'étagère pour l'épousseter, histoire de passer le temps. Et, plus bas, en se rapprochant d'un coup de
l'employé des Postes :
"R'garde-le ... Pff ... Tu ne sais pas ce qu'il m'a dit, tout à l'heure ?" Lucien fait un quart de tour vers son voisin de comptoir et secoue la tête. "Que si sa Blanche ne
revient pas aujourd'hui avec le petit, il va se noyer !" "Il a tourné fada, depuis qu'elle est partie. Si c'est pas malheureux ..." répond Lucien pour être poli. "J'ai pas envie
de le retrouver au touc, dans la Vilaine, le nez dans la vase." continue Macha, comme pour elle-même. "M'étonnerait quand-même qu'il finisse dans son lit !" rigole Lucien en s'en
allant. L'Embrun en profite pour lever les yeux, et ne trouve rien de mieux à faire que de les plonger dans le corsage de Macha, à qui rien n'échappe.
"Dis voir, tu peux pas te le fixer ailleurs, ton regard de merlan frit ?!"
Après ce rappel à l'ordre sec comme un coup de bambou, il semble se rendormir, assommé, la tête ailleurs. Un ange passe ... jusqu'à l'arrivée de Dédé. Il est mécano, au seul garage du village, un
peu plus haut, en direction des plages. Il répare tout ce qu'on lui amène, mais ses préférés, ce sont les tracteurs des marins-pêcheurs. Les gens d'ici l'appellent "Face de cambouis".
Les gens d'ici n'ont rien à faire d'autre que de se trouver des surnoms. Ça les amuse.
"Bien l'bonjour chez toi, la patronne !" qu'il hurle à la cantonnade en entrant. Quand on sait que la cantonnade en question se résume, en tout et pour tout, à l'Embrun, qui est toujours
aussi seul devant son demi, ça fait peu. Macha ne prend même pas la peine de lui répondre. Tout le village a pris l'habitude de considérer Dédé comme le simplet de service. Ce que le village
ignore, en revanche, c'est que le mécano prend son air benêt pour être tranquille ... Il boira un café sans sucre, comme toujours. Il n'est pas encore assis que son café lui passe sous le nez. La
faute à l'Embrun, qui a un sursaut. Un mouvement d'humeur.
"T'auras le droit d'y toucher que si tu m'dis si t'as vu ma sacrée bonne femme, par là, oui ou non ? Et le gosse ? Où est-ce qu'y z'ont bien pu aller, cré nom dé Diou de bon Diou, sûr que tu
l'sais, toi !" Dédé se renforgne. Non, il n'a aucune idée de l'endroit où se trouvent l'Embrune et son mousse. Toute manière, même s'il le savait, il ne dirait rien. Dédé le mécano, il se
tait. Toujours. C'est un taiseux. Pas un causant. Et pourtant, il en connaît, et des pendables encore, sur tout ce petit monde. Bien plus qu'on croit. C'est Macha qui vient à son secours :
"L'Embrun ! Tu les brises, à la fin, arrête ton char ! T'as qu'à faire le tour du bourg tout seul et les chercher toi-même ! Pis si sont pas sur l'bourg, t'as qu'à pousser plus loin, ça nous
fera de l'air ! Non mais !"
Macha jure comme un charretier. Ça la repose. Et Dédé, il sourit, avec son air benêt, comme tous les jours, mais là c'est son air du dimanche. Il est pire.
"Faut pas faire porter le poids de ton malheur aux épaules des autres, l'Embrun. C'est pas bien.", qu'il finit par cracher sans cesser de sourire. Comprenne qui pourra ... mais c'est dit
! Il a récupéré sa tasse, et s'amuse à faire tourner sa cuiller dans le vide, en faisant de drôles de bruits, avec sa langue, pour mimer un 747 à l'atterrissage. Dédé n'a pas grandi, enfin c'est
ce qu'il veut qu'on se dise, pour avoir la paix. Il se regarde, dans le miroir du bout du comptoir. Il est content. Dédé, il est toujours content. C'est pas compliqué ! Seul, son petit doigt
droit lui parle, parfois. Alors, il le porte à l'entrée du pavillon de ses grandes oreilles, et il l'écoute. Et ce matin, son auriculaire lui a bien fait comprendre qu'aujourd'hui ne serait pas
un jour comme les autres. C'est tout ce que Dédé a réussi à savoir. Après, son petit doigt s'est tu. Le mécano n'est pas spécialement inquiet. Il sent juste que quelque chose de pas ordinaire va
arriver, mais comme il ne sait pas quoi, ma foi, il n'est pas inquiet.
"Dédé ... Sois raisonnable ... L'aéroport le plus proche est à 90 km d'ici ... Tu sais bien que l'avion, faudra qu'il aille se poser ailleurs ... Arrête, maintenant, d'accord ?" Comme un
enfant pris en faute, il baisse la tête et avale son café. D'un trait. Cul sec. Même pas peur. "M'en vais voir les hérons au marais, maintenant. Tu veux que je te ramène un peu de salicorne,
ou non ?" qu'il demande, au hasard, à Macha, en lui laissant sa monnaie. "Nan, Dédé. T'es gentil, mais je n'en ferai rien ces jours-ci, l'autre mange rien en ce moment, j'sais pas ce
qu'il a. Note bien que je m'en moque, de c'qu'il a, c'était pour causer."
Macha soupire. L'Embrun n'a pas bougé un cil. Elle se demande s'il va finir par rentrer, qu'elle puisse monter préparer son déjeuner. A priori, le pilier a d'autres ambitions que de s'en
aller, c'est bien ce qui la désespère. A croire qu'elle a la pendule de l'église dans l'estomac ... Une pétarade sans nom la pousse à penser à autre chose.
"Tiens, P'tit Louis va faire la cour à la fille du docteur. S'il croit que c'est avec son scoutaire qu'il va réussir à se la mettre dans la poche ..." L'Embrun a dû l'entendre penser,
puisqu'il se met à maugréer :
"Faut-y qu'tout l'monde soit au courant, quand le fils Baudet court la gueuse. Aaah, quelle misère, y'a plus d'jeunesse !" Le fait qu'il ait beuglé rassure Macha. Ouf. C'est pas encore
son heure, pis crèvera pas chez moi, puisqu'il respire. Et le temps qui passe à peine, le quart d'onze heures seulement. Macha a l'impression d'être là depuis le début de l'autre siècle,
tellement les journées sont longues. Elle a ouvert à sept heures et demie, comme tous les matins sauf le dimanche. Le dimanche, elle monte le rideau à neuf heures, après la messe. Sacrée, la
messe dominicale. Même bouillie de fièvre, elle y va. Ça commère à tout-va, dans tous les coins du parvis, à la sortie, alors pour rien au monde elle ne raterait ça. Son régal. C'est pas son
abruti d'époux qui la sortirait, pour se promener. Il ne fait rien de ses journées, celui-là, depuis qu'il n'a pas digéré la fin des colonies. Il s'applique, en plus, à ne rien faire. Ça lui
prend du temps, pendant qu'elle s'échine à servir toutes sortes d'alcools à toutes sortes de gens, du lundi au lundi. Même "vacances", pour lui, c'est un gros mot. Faut bien que l'argent rentre,
pour qu'il ait le temps de penser à ce qu'il ne va pas faire, alors autant que ce soit elle qui le gagne. Il aime mieux ça. Ben tiens, pardi ! Elle ne se rappelle même plus de la dernière fois
qu'il a daigné montrer son nez à ces Messieurs-dames ses clients. L'été dernier, pour l'Assomption, peut-être bien, mais elle n'est pas sûre du tout. N'empêche qu'elle monterait bien dans sa
cuisine, mais l'Embrun n'a toujours pas l'air décidé à décarrer.
"Mets-y une autre, pis j'm'en retourne.", qu'il promet en faisant un signe avec son pouce, en direction de son verre. Ah ... quand-même ! C'est pas trop tôt, Macha a bien cru qu'il
allait rester planté là jusqu'à pas d'heure. Elle fait monter la pression de sa main droite et attrape le verre sale de l'autre. D'un geste sûr, elle arase la mousse et la pose sur un nouveau
sous-verre aux couleurs de son brasseur.
"Te v'la paré, l'Embrun. Active, j'ai les crocs. Tout le monde ne peut pas se satisfaire de houblon, je te ferais dire." Macha déteste être méchante, mais c'est sa drôle de vie, qui la
pousse. Il y a bien longtemps qu'elle n'a plus d'âge. Usée. Elle est usée. Elle n'a rien démenti, quand on l'a questionnée sur ses origines, et qu'on en a conclu qu'elle est Russe avant de
l'avoir laissée répondre. Or, il se trouve qu'elle est Polonaise. Elle regrette, mais c'est pas du tout pareil. Ses parents (Dieu veille sur leurs âmes) ont réussi à fuir Varsovie avant que ça ne
se gâte sérieusement, elle était encore au sein, la petiote. Alors, elle ne sait plus comment ils en sont venus pas plus loin qu'ici, mais ils y sont venus. Et elle n'en a plus bougé, vu que
l'Adolphe (c'est bien sa chance, comment ont-ils décemment pu lui donner un prénom pareil, fût-ce un mois avant l'Armistice ?) est venu voir son père à la forge, pour lui demander sa main, et que
le vieux, dans un moment d'égarement, a dit oui. Il ne devait déjà plus avoir sa tête, le pauvre. Sinon, il aurait vu clair, dans le jeu de cette graine de bon à rien, étant donné que tout jeune
ça le tenait déjà, cette allergie au boulot, et il lui aurait dit d'aller joliment se faire voir ailleurs, mais bon. Elle a tellement faim, à présent, qu'elle divague.
"Qu'est-ce que tu croques, à midi ?" demande soudain l'Embrun, pour savoir, et pour la faire enrager. Ce qui ne tarde pas :
"T'occupe. 'Ça peut t'faire ?" qu'elle lui répond, dans une sorte de réflexe qu'elle regrette aussitôt. "Toute manière, si j'avais eu envie d'un civet, j'aurais plus l'temps",
qu'elle ajoute quand-même, histoire d'enfoncer le clou. "Bon, bon ... Ben puisque tu l'prends comme ça, paie-toi, et on n'en parle plus.", bougonne l'Embrun, vexé, la main dans son
porte-monnaie. "J'me rentre." "C'est ça, va donc. Et tâche de ne pas t'oublier devant le lampadaire, sans quoi ça risque bien de barder pour ton matricule, et en haut lieu encore
!" L'Embrun a un problème. Il sait pousser la porte dans le bon sens pour entrer, mais il a toujours une hésitation au moment de sortir. Ça a le don d'agacer prodigieusement la maîtresse de
maison, qui ne trouve plus rien à y redire, tellement elle lui a répété qu'il devait faire exactement le mouvement inverse. Comprendra jamais rien à rien, celui-là. C'est trop tard, qu'elle se
désole, pour la forme. Pourquoi, grands Dieux, pourquoi a-t-il fallu qu'elle récolte un tel ramassis de vauriens, mais pourquoi ? Qu'a-t-elle fait au monde, pour mériter ça ? A croire qu'ils se
sont passé le mot entre eux, pour venir l'étourdir de leur misère sept jours par semaine. Comme si elle n'avait pas assez de la sienne à traîner, avec un mari pareil ! Pire qu'une couleuvre. Une
anguille. Un poison. Souvent, quand il la laisse dormir, elle rêve qu'elle le tue. Elle se réveille en souriant, avant de revenir à la réalité. "Bon débarras !" l'espace de deux secondes, jusqu'à
ce qu'elle le voie roupiller, tranquille comme Baptiste, de l'autre côté du lit conjugual. Conjugual, d'ailleurs, est aussi un bien grand mot. Des lustres, qu'il ne s'y passe plus rien de
palpitant. Elle vit son indifférence comme un reproche perpétuel. Bon, il se trouve qu'elle n'a pas pu lui donner d'héritier, à cause de la nature. Et alors ? C'est pas un crime, quand-même ? Il
lui en veut. Depuis toujours. Il ne devrait pas. Elle n'y est pour rien. Elle aurait bien aimé, s'occuper d'un moufflet. Ça l'aurait changée du malt, du tabac froid, des insultes et des débuts de
bagarre qui reviennent souvent. C'est comme ça. Adolphe a la rancune tenace. Pas de descendance. Il n'en est toujours pas revenu, d'un affront pareil. Il devrait se dire que c'est un bien, étant
donné qu'il n'a rien à transmettre. Non, ça ne passe pas. Il y a prescription, pourtant ... Songeuse, elle tire le rideau métallique sur la porte vitrée et donne deux tours de clé dans la
serrure. Elle tente de se persuader qu'il aurait été différent, si elle avait pu donner naissance à ce fils qu'il voulait. Elle n'a pas dit plus aimant, elle a dit différent. Elle monte, en ne
sachant pas ce qu'elle va trouver dans la salle à manger.
Ce qu'elle trouve en poussant la porte ne l'étonne pas, ne l'étonne plus. L'Adolphe est vautré sur le canapé, comme d'habitude, devant le poste, sa Suze à la main, sa Gitane pendue aux lèvres.
Macha soupire en haussant les épaules. "Mangerais-tu, par hasard, ou bien ... ?" qu'elle grogne, en n'espérant pas de réponse particulière. Si Dieu le voulait, pour une fois, ça
arrangerait bien Macha. Il lui dirait quelque chose comme : "Bien sûr !", en souriant, par-dessus le marché, mais il y a bien longtemps qu'elle a fini de rêver quand elle le regarde ... Il
consent à se lever, pour se rassoir aussitôt, ben tiens, les deux pantoufles sous la table, et il attend, benoît, que sa femme fasse ce qu'elle fait chaque midi de la même manière : qu'elle le
serve. Elle fait ça, tout le temps, sans y réfléchir. Un automatisme. Elle a tellement l'impression d'être devenue ... comment dire ? l'ombre d'elle-même, qu'elle ne réfléchit plus. C'est
dramatique. C'est comme ça. L'orage qui menacait consent enfin à éclater. Elle adore ça. Elle frissonne de crainte et de plaisir mêlés, depuis l'enfance, devant la puissance du spectacle. Macha
court à la fenêtre, en sachant très bien que c'est pourtant la première des choses à ne pas faire, pour voir. Tout était lourd, dans l'air, depuis un bon petit moment. Sûrement pour ça que
l'Embrun a eu du mal à décoller, tout à l'heure. Il est trouillard comme c'est pas permis, celui-là, il se ferait bien tout petit au premier éclair ... Pfff ... C'est un orage sec, pas une
goutte, des grognements seulement, et la foudre. Ce n'est pas ceux que Macha préfère, mais le monde s'en fout. Elle aime beaucoup quand il tombe de grosses gouttes, bien rondes et ventrues, avec,
qui lui lavent la tête des bêtises du monde, elle aurait couru dessous, sinon, mais c'est dit : Il ne pleuvra pas ce midi. Tant pis ... Chacun se trouve de "petites joies" à sa manière, alors
elle est un peu déçue. Quand elle se retourne, elle voit bien que l'Adolphe n'a pas bougé. Il mange. Allez savoir pourquoi, ça la rassure. Ont-ils, en tout et pour tout, échangé une dizaine de
mots, depuis qu'elle est rentrée ? Elle ne croit pas. Il y a un siècle au moins qu'ils n'ont plus rien à se dire, et le pire c'est que Macha ne voit pas ce qui pourrait faire que ça
change.
Vous dites ...